Début novembre, je m’envole pour Capetown à la découverte de la culture sud africaine et surtout des vins et vignobles de la région du Cap.

J’ai la chance de visiter le pays accompagnée d’une ancienne collègue Philips, Florence, qui y vit depuis presque deux ans et qui souhaite s’embarquer dans l’aventure Weeno à l’assaut du marché Sud Africain.

Avant d’attaquer le vif du sujet, je prévois de passer quelques jours avec deux amies françaises, alors en vacances à Capetown, à la découverte de la ville et des alentours.

Les paysages du Cap sont à couper le souffle, à bord de notre voiture nous sillonnons le Cap d’Est en Ouest en passant évidemment par le Cap de Bonne Espérance. Il y règne une ambiance de fin du monde avec le Cape Doctor qui souffle en continu et l’océan qui se déchaîne. Sur notre route, on croise autruches, babouins et pingouins africains. Si nous l’avions souhaité, nous aurions même pu rencontrer les requins blancs, à l’abri dans des cages sécurisées. Toutefois, d’un commun accord, nous avons jugé l’eau bien trop froide pour nous adonner à une telle activité !

La ville de Capetown est, à mon goût, un peu décevante, hormis les quartiers colorés des musulmans de Bo Kaap, le centre touristique Waterfront autour du port et les quartiers chics où les villas surplombent l’océan à Camps Bay, rien n’invite aux plaisirs de flâner dans les rues. D’autant plus qu’il semble que le taux de criminalité soit encore plus élevé qu’à Johannesburg. On nous conseille de bien garder nos sacs à l’avant, de les tenir fermement et de tout donner sans discussion en cas de menace.

Il est vrai que les inégalités entre les blancs et les noirs sont flagrantes et scandaleuses. L’apartheid, bien que faisant parti du passé, reste un héritage encore bien lourd.

Les noirs habitent pour la plupart les townships, plus ou mois sordides, alors que les blancs sont logés dans des résidences confortables et sécurisées si ce n’est dans des villas ou cottages luxueux. Je n’ai vu aucun couple ou groupe mixte pendant mon voyage.

Lors de ma venue, l’été commence tout juste à pointer le bout de son nez à grand renfort de rafales de vents. Les saisons précédentes n’auront pas été suffisamment pluvieuses pour remettre à niveau les réservoirs qui alimentent la ville. Une grande sécheresse et une pénurie d’eau sont à prévoir pour l’été. Sur les autoroutes on peut lire des messages tels que : « Economisez l’eau, il est possible que nous soyons contraints de couper l’eau pendant la journée ». Evidemment l’eau est coupée en priorité dans les townships noirs, les quartiers blancs, eux, sont souvent épargnés.

Je m’interroge évidemment sur les conditions dans les vignobles : sans eau pas de raisin et, dans la plupart des régions, les domaines viticoles ont recours à l’irrigation. J’apprendrai plus tard que les propriétés récupèrent elles-mêmes les eaux de pluies, eaux qui viennent ensuite alimenter leurs réseaux d’irrigation. Il en va de même pour les golfs et autres parcs touristiques.

Nos visites de vignobles auront plusieurs objectifs. Le premier de découvrir la diversité des vins d’Afrique du Sud et de mieux comprendre et apprécier les particularités de chaque région. Le second de sélectionner les vins qui seront présentés lors des cours d’oenologie de Weeno et dans la prochaine Weeno Box consacrée à l’Afrique du Sud (chut ! je n’en dis pas plus). Le troisième, initier Florence à la dégustation de vins et lui donner une compréhension générale des cépages, méthodes de vinification et d’élevage. Et le dernier, profiter de bons moments de convivialité partagés autour du vin (l’essence même de Weeno !)

Je démarrerai mes visites, sans Florence pour cette journée, par la région de Constantia, qui porte ce nom en référence aux grands vins dégustés par les monarques et aristocrates européens du XVIIIème siècle : le Vin de Constance. Les vignobles sont très proches de la ville de Capetown.

Le vin de Constance est un vin liquoreux à base de Muscat de Frontignan ou Muscat blanc à petits grains. Le vignoble fut planté dans la région de Constance en 1684 par Simon Von der Stel. Dès le XVIIIème les vins étaient très recherchés et trônaient sur les tables princières européennes.

Baudelaire le mentionne pour qualifier la profondeur de ses amours dans Les Fleurs du Mal :

“Je préfère au constance, à l’opium, aux nuits

L’élixir de ta bouche où l’amour se pavane “

Depuis Yquem a largement dépassé en prestige le fameux Vin de Constance. Et la région de Constance s’est diversifiée et élabore de très élégants vins blancs secs : Sauvignon Blanc et Chardonnay ainsi que des vins rouges d’une grande finesse.

Je cherche à goûter en priorité les Vins de Constance et je pars visiter sur la journée les 3 domaines qui élaborent encore le fameux Vin de Constance: Klein Constantia, Buitenverwachtung et Groot Constantia.

Chaque vignoble a son appellation : le Vin de Constance est produit exclusivement à Klein Constantia, le Grand Vin de Constance à Groot Constantia et enfin 1769 est le nom du vin « dit de Constance » chez Buitenverwachting. Les trois domaines sont une division indépendante du domaine historique qui produisait les Vins de Constance du XVIIème siècle.

Buitenverwachtung retiendra notre attention, le chai est dirigé par un homme passionné, Brad Paton, qui prendra le temps de m’expliquer les détails de l’élaboration de ses cuvées, de me faire goûter ses vins en cuve qu’il s’apprête à embouteiller et ses derniers millésimes. Je suis épatée par le savoir faire de cet œnologue qui maîtrise l’élaboration d’un assemblage bordelais rouge, d’un élevage de chardonnay aussi bien que la vinification d’un Sauvignon Blanc et du « Vin de Constance », appelé ici 1769. La largeur de gamme est impressionnante et chaque vin est d’une précision admirable. Je suis littéralement sous le charme. Le domaine invite aux flâneries, le décor est grandiose avec les maisons blanches de style colonial hollandais, les arbres centenaires et les vignes qui s’étendent jusqu’aux pieds de la Table Mountain.

Alors qu’au regard d’une carte, les zones viticoles sud africaines semblent couvrir une petite partie du sud ouest du pays, il faut se remettre à l’échelle du continent africain. Les surfaces viticoles sont importantes et elles couvrent une large diversité de climats.

L’Afrique du Sud a été l’un des premier pays du nouveau monde à établir une classification de ses régions, the Wine of Origin System. Chaque parcelle viticole appartient à un ensemble géographique, parfois une région ou plus finement encore un district ou même un « terroir ». (En anglais : Geographical Unit – Région – District et Ward).

Cette classification est régulièrement enrichie et, cette année, 1 nouveau District et 8 nouveaux Wards font leur entrée dans cette classification. La classification n’est pas aussi avancée que nos AOP européennes car elle n’inclut pas de critères tels que cépages, règles de conduite des vignobles et rendements mais elle est plus précise que nos larges IGP.

Si vous vous rendez en Afrique du Sud pour y visiter les vignobles, procurez vous la dernière édition du Platter’s, LE guide sud africain des vignobles et des vins.

Munies du fameux guide, Florence et moi partons en direction d’Hermanus, une ville côtière célèbre pour les baleines qui viennent y séjourner plusieurs mois de l’année.

Là-bas nous allons visiter plusieurs domaines des deux wards voisins : Upper Hemel en Aarde Valley et Hemel en Aarde Valley qui font partie du District Walker Bay de la Region South Cap Coast et de la Geographical Unit Western Cape. (C’est un peu comme les poupées russes, il y a 4 niveaux d’appellations de la plus petite à la plus grande).

Chaque Ward définit une région climatique précise, un peu comme les climats Bourguignons. Il y a une vraie expertise qui se développe, notamment au sein de l’université de Stellenbosch. Les analyses de climats et de sols permettent aux experts de découper les zones de production.

Dans le District de Walker Bay, il est vrai que le climat est plus frais et plus propice aux entrées maritimes dans l’Upper Valley et progressivement plus modéré dans les terres. On peut donc s’attendre à des vins plus fins et acides dans l’Upper Valley.

Dans ce ward, nous visitons Hussel Hamilton et Newton Johnson, deux domaines historiques. Ici, lorsque l’on parle d’histoire, on parle de domaines établis dans les années 60. L’histoire est donc très récente en comparaison des vignobles de Constantia.

Les cépages phares sont le Chardonnay et le Pinot Noir. Les deux cépages nobles de la Bourgogne. Le climat frais est propice à une lente maturation des raisins, ils sont cultivés à flanc de coteaux puis les vins sont élevés en pièces de chêne français, comme en Bourgogne.

Plus haut dans la Valley, nous visiterons des domaines plus récents (et aussi plus commerciaux). La Vierge qui propose des vins aux noms aguicheurs : Nymphomane, La Vierge Noire… un joli coup marketing à en juger par la fréquentation du restaurant et de la salle de dégustation. En revanche, nos palais n’ont pas frétillé.

Plus réussi, Création, un nouveau domaine au nord de l’appellation choisit de répondre à toutes les attentes et tous les budgets. On peut y trouver des vins de cépage sans prétention et les Pinot Noir et Chardonnay les plus chers de la vallée. Les propriétaires sont suisses et on sait tous que la Suisse a soif ! Les vins sont bons mais sans grande personnalité.

Mon cœur s’arrête sur Ataraxia, un des domaines dernier né, l’entreprise de l’ancien maître de chais d’Hamilton Russel, Kevin Grant. Ici, au cœur d’une petite chapelle surplombant la vallée, on déguste les 4 cuvées. Un Sauvignon Blanc d’une grande fraîcheur, Un Chardonnay finement boisé, un Pinot Noir et un assemblage rouge à base de Pinot Noir, de Cinsault et de Pinotage. De véritables pépites.

Quelle journée de dégustation ! Nous finirons, Florence et moi, en bord de mer et aurons la joie de voir une baleine faire plusieurs sauts à quelques mètres de la côte.

Un magnifique spectacle qui nous permettra d’apprécier, d’autant plus, nos calamars grillés arrosés d’un verre de Sauvignon Blanc du domaine WhalesHaven (et oui ça ne s’invente pas !)

Le lendemain, nous sommes d’attaque à 9 heures tapantes (à comprendre Florence n’est pas en retard, et elle nous le fera bien remarquer !) pour prendre la route en direction de la région de Franschoek.

Le nom n’est pas trompeur, il s’agit d’une région viticole « française » héritée des Huguenots qui se sont établis dans cette région dès le XVIIème siècle alors qu’ils étaient pourchassés par les catholiques dans leur pays.

Finis les noms d’appellation imprononçables de nos amis hollandais, nous voici enfin chez nous avec des domaines tels que : Allée Bleue, Haute Cabrière, La Motte, Chamonix (et même, La Bourgogne ! ben voyons… et… Dieu Donné !). L’ambiance du village de Franschoek est très bucolique, il y a de très jolis monuments en mémoire des Huguenots.

Dans ce district, c’est le domaine Glenwood qui retient le plus notre attention. La gamme Grand Duc présente un assemblage Semillon-Sauvignon Blanc à l’instar de nos Graves ou Pessac Léognan, un Chardonnay de grande complexité, une Syrah puissante et complexe et, enfin, un vin doux de type « Sauternes » à base de raisins botrytisés (attaqués par la pourriture noble), un élixir exquis.

Troisième jour de visites, nous partons plus loin dans les terres. Nous traversons des paysages magnifiques. Les montagnes découvrent des lacs, certaines zones sont de véritables déserts rocailleux. Les kilomètres défilent et Florence se prend pour une pilote de Formule 1 au volant d’une Polo.

On se rend dans des zones viticoles plus chaudes où sont élaborés les vins issus de Pinotage et de Chenin Blanc.

Ces deux cépages sont emblématiques de l’Afrique du Sud.

Le Pinotage est un croisement entre le Pinot Noir et l’Hermitage (que l’on connaît mieux sous le nom de Cinsault), il est né en 1925 en Afrique du Sud et a rarement été exporté. Il peut être vinifié très simplement pour garder la pureté de son fruit gourmand et croquant ou cueilli à pleine maturité puis élevé jusqu’à 25 ans en barrique à la méthode de Kanonkop. Ou même encore «  déguisé » en Coffee Pinotage où l’élevage sur lattes de bois toastées confère au vin des notes fortes de café torréfié.

Kanonkop est le domaine qui a souvent été récompensé pour la puissance et le potentiel de garde de ces Pinotage. Nous aurons la chance de déguster le Pinotage Black Label 2016, un vin issu d’une seule parcelle historique de Pinotage, un concentré de fruits noirs mûrs, de vanille, de cannelle et de moka. Sa texture est ronde et généreuse et la longueur en bouche est exceptionnelle. Le vin est encore très jeune pour délivrer tout son potentiel ; sa structure tannique et son intensité lui permettront d’évoluer et de se complexifier encore une belle dizaine d’années.

Le Chenin Blanc est le cépage historique, il couvrait encore plus de 70 % des vignobles dans les années 70. En Afrique du Sud il est appelé Steen. Lors de notre voyage, j’ai été surprise de ne croiser que quelques maisons qui l’élaborent avec élégance, c’est le cas d’Avondale, qui travaille en agriculture organique, par exemple.

Nous arrivons enfin à notre destination, au domaine de Rijk’s, au cœur de la région du Swartland. Ici le Pinotage et le Chenin sont élevés en stars.

La région de Tulbarg et du Swartland, plus éloignées de Capetown et, de fait, moins touristiques, ne sont pas accessibles. Beaucoup de domaines prestigieux sont fermés au public la plupart des jours de la semaine et, malheureusement, notre planning ne nous permet pas de visiter les domaines Sadie Family, David & Nadie et d’autres encore plus éloignés qui représentent dignement la région.

D’autres occasions nous permettront sûrement de les découvrir !

Le Swartland est une vaste région en pleine mutation et à suivre de près. De nombreux domaines se convertissent au bio, et les petits producteurs sortent des sentiers battus pour proposer des vins qui expriment la richesse de leur terroir, parfois d’une grande originalité.

Nous terminerons enfin notre périple par la région viticole la plus renommée du pays, Stellenbosch. La région est vaste, elle aussi, et entoure la ville de Stellenbosch. Si on en revient à notre classement, Stellenbosch est un district qui regroupe 7 wards. La ville est le centre névralgique du pays pour la viticulture et l’oenologie. Elle abrite l’une des universités les plus renommées sur le continent africain. Dans cette université, sont formés de nombreux viticulteurs et oenologues du pays et sont conduites des études et des recherches sur la viticulture et l’oenologie

Il est très difficile de sélectionner les domaines que nous voulons visiter, tant le choix est riche. Nous avons au programme un véritable marathon à accomplir : Warwick, Kanonkop, Tokara, Bartonney, Jordan, De Morgenzon et enfin, un domaine très particulier, Super Single Vineyards. Je ne pourrais pas décrire un à un la cinquantaine de vins que nous avons goûtés cette journée là, mais si je devais en citer quelques-uns ce seraient : Trilogy 2014 et The Black Lady 2014 de chez Warwick pour leur puissance, les Pinotages Paul Sauer 2014 et The Black Label 2016 chez Kanonkop pour leur remarquable authenticité, Director’s Reserve Red et Director’s Reserve White chez Tokara pour leur originalité et enfin la gamme Pella pour son audace et sa justesse.

Il serait prétentieux de résumer les vins d’Afrique du Sud aux meilleurs propriétaires que nous avons ici cités ci-dessus. Même si le pays regorge de domaines méticuleux et de vins authentiques, il ne faut pas oublier que 85% des raisins du pays sont dans les mains de grandes coopératives et de négociants qui produisent des vins de soif de qualité moyenne voire médiocre. L’Afrique du Sud est un pays qui consomme peu de vin par rapport aux autres pays producteurs du monde et le pays est fortement influencé par les demandes des pays importateurs, notamment l’Angleterre et les Etats-Unis. Le challenge est de se différencier des autres pays producteurs du nouveau monde en se trouvant une identité qualitative. Les prix moyens de vente des vins sud-africains sont souvent en deçà des moyennes du marché et, pourtant, tout porte à croire que l’Afrique du Sud est merveilleusement équipée pour relever cette moyenne et faire valoir son savoir-faire et ses vins.