A quelques mètres au sud de la Corse, au cœur de la méditerranée j’accoste avec mon fils en terre sarde. Claudio, mon ami et camarade de classe du WSET (Wine & Spirit Education Trust) vient nous chercher au port isolé de Porto Torrès. Je suis intriguée après quelques minutes de route, par les tours de pierre que l’on retrouve tout le long des côtes de l’ile. J’apprends alors qu’il s’agit d’anciens vestiges de l’ère des Nuraghi, elles servaient de tours de guet et également de lieux de rassemblement. La Sardaigne, Sardegna, est également appelée en langue italienne: Isola dei Nuraghi en souvenir de ce peuple Nuraghi qui entre 1800 et 1500 avant Jésus-Christ domina l’ile et laissa de nombreux vestiges: tours de guet, murs de pierre, puits, statuettes de bronze, céramiques…
Ce peuple laissera également son nom à une Indication Géographique Protégée de l’ile. Si jamais vous trouvez un vin italien dénommé Isola dei Nuraghi, il s’agit d’un vin de Sardaigne.
Après l’ère Nuraghi, l’île passera entre les mains des Phéniciens, des Romains, des Carthaginois, des Byzantins, des Génois, des Catalans… Mais quel que soit le peuple qui les contrôle, les Sardes continuent de produire d’excellentes olives, huiles d’olives, fromages de brebis et bien évidemment d’excellents vins. Leur position en plein cœur de la mer méditerranée facilite les échanges et les cépages autochtones côtoient les cépages importés de pays voisins.
En Italie, comme en France, il existe 4 niveaux de classification des vins : Vino da Tavola (vin de table ou vin de pays), IGT (indication géographique protégée), DOC (l’équivalent de nos AOP: appellations d’origine protégée) et DOCG (des AOP premium qui peuvent dans une certaine mesure s’apparenter à nos 1ers crus)
La Sardaigne produit sur son territoire environ 65% de vins DOC ou DOCG et 35% de vins IGT ou Vino da Tavola. En comparaison, la Sicile, autre île italienne réputée pour ses vins, produit, quant à elle, une large majorité de vins de table destinés à être exportés en vrac pour enrichir les vins, plus maigres, du nord de l’Italie, d’Allemagne ou de France. Et même si la proportion de vins DOC et DOCG augmente chaque année en Sicile, on peut largement reconnaître que la Sardaigne produit beaucoup moins de volume mais la grande majorité de ses vins est de qualité supérieure.

La Sardaigne propose une importante diversité de vins issus de cépages autochtones: Nuragus, Nasco, Torbato, Monica, Bovale et de cépages importés et plus répandus: Vermentino, Cannonau (également connu sous le nom de Grenache en France, Garnacha en Espagne), Carignano (notre Carignan), Vernaccia et Malvasia (Malvoisie).

Je me laisse guider par Claudio, expert et passionné, pour découvrir, au fil des régions, la richesse des terroirs et des vins de Sardaigne.

Le Vermentino est le cépage le plus cultivé et le plus emblématique de l’île. On le connaît également sous le nom de Rolle en Provence ou Pigato en Ligurie. Le Vermentino est cultivé sur l’ensemble de l’île sous l’appellation DOC Vermentino di Sardegna. Dans le Nord Est de l’île, côtoyant les forêts de chêne-liège, les vignes de Vermentino se déploient sur un terroir granitique entre 300 et 500 mètres d’altitude. C’est dans cette région de la Gallura, que le Vermentino revêt ses lettres de noblesse. Il offre des arômes d’agrumes, d’herbes aromatiques, sa bouche est soyeuse et généreuse, sa longueur minérale et saline. Le Vermentino di Gallura est la seule appellation de l’ile à avoir été élevée au rang de DOCG.

Sur la côte nord-est, près d’Alghero, le Torbato, cépage originaire de la péninsule ibérique et importé par les Catalans est devenu un cépage sarde par excellence. Il a disparu de ses terres d’origine et a même frisé la disparition en Sardaigne.
Sella & Mosca, principal producteur de la région l’a sauvé en continuant de cultiver ce cépage et de le vinifier. Ce cépage aromatique est décliné en vin mousseux et en vin blanc sec. Les vins sont frais et aromatiques, aux arômes de fleurs et de pêches blanches, avec un corps rond et parfois une riche saveur beurrée.

En suivant la côte ouest vers le sud, on arrive dans le superbe village coloré de Bosa. La Malvasia di Bosa est un vin produit en très petite quantité et peut-être moëlleux, à l’instar des Madères de malvoisie, ou sec. Dans les deux cas, elle offre des vins complexes qui présentent des arômes de fruits secs et de caramel salé. Les vins sont frais et ciselés. Giovanni Battista Columbu se distingue comme l’un des principaux producteurs. A une plus petite échelle la Cantina Sociale Fratelli Porcu propose un vin d’une grande complexité, à goûter sur l’ile.

Plus au sud, on approche de la jolie ville d’Oristano, située tout près d’un bassin d’eau douce célèbre pour ses œufs de poutargue.
La Vernaccia di Oristano est l’équivalent du Marsala Vergine sicilien à la différence que la Vernaccia de la région d’Oristano n’est pas fortifiée. Son degré d’alcool est issu de sa fermentation et augmente sous l’effet de l’évaporation naturelle lors de son vieillissement oxydatif en botti (nom des grands fûts de bois, souvent de châtaignier, utilisés en Italie). Le vin est sec et offre des arômes complexes de figues, noisettes, sous bois – champignons. C’est mon appellation coup de cœur.
Contini, le plus grand producteur de l’ile de Vernaccia di Oristano propose trois styles élevés sous flor (couche de levure) pendant 10, 25 et 40 ans.
Orro, un petit producteur familial, propose un vin blanc sec de Vernaccia ainsi qu’un style classique vieilli 5 ans et un vin dont l’élevage finit en fûts de sherry, pour une finition plus aromatique et gourmande.

Nous traversons maintenant l’île, les températures sont caniculaires et le paysage montagneux et rocailleux.
Sur une grande partie de la route nous traversons les vignes. Arrivés au village de Mamoiada, on voit des masques noirs accrochés ou affichés à tous les coins de rue. Il s’agit du masque traditionnel, porté lors du festival annuel de Mamoiada.
Ici, les vins du grand domaine de Sedilesu côtoient ceux, non moins prestigieux, du domaine familial de la Cantina Paddeu. Claudio souhaite déguster avec son ami Giampalo, le vin phare de la Cantina, Minneddu. Nous le dégustons embouteillé mais, également pour recueillir nos avis, Giampalo nous propose de tester ses expérimentations. Il nous sert le même vin vieilli quelques semaines en bonbonne transparente sous le soleil. Le vin a pu s’oxygéner et s’arrondir sous l’effet de la chaleur. Les vins sont authentiques et rustiques, une vraie puissance de fruits mûrs se dégage, des notes animales et une grande longueur. Une jolie pépite.
Le Cannonau, dont sont issus les vins rouges de Mamoiada, est un cépage phare de l’ile et on le retrouve dans toutes les régions.

Dans le sud de l’ile, près de Cagliari on retrouve une multitude d’appellations de cépages autochtones. Pour les blancs, Nuragus, Nasco, et pour les rouges et rosés: Monica et Bovale. Ces vins ne bénéficient pas d’une grande réputation, les rendements de production sont en général trop élévés et, dans la majorité des cas, les raisins produisent des vins de médiocre qualité.
Argiolas est le plus grand producteur de la région, il offre une large gamme de vins issus de l’ensemble de ces cépages.
Le vin phare et star de l’ile, Turriga, un assemblage de Cannonau, de Malvasia Nera, de Bovale et de Carignano est reconnu par bon nombre de critiques.
Néanmoins, de plus petits producteurs, forts d’une longue expérience de vinification produisent des vins biologiques, de qualité, qui savent exprimer les arômes naturels de ces cépages. C’est un plaisir de les déguster chez Altea Illoto. Ce couple de producteurs travaille en agriculture biologique. Alors que la vendange des raisins blancs de 2017 vient juste de rentrer en cuve, ils nous font déguster le vin en pleine fermentation. C’est une explosion de saveurs, on retrouve déjà les arômes de pêche, d’abricot. Le taux d’alcool doit friser les 6-8 degrés et, bien sûr, il reste encore pas mal de sucre dans le jus. Ensuite, nous sommes accueillis dans leur salon, en toute simplicité, pour déguster leur gamme de produits. Tous les vins sont d’une grande finesse. Je repartirai avec l’ensemble de leurs vins pour les faire déguster à mes hôtes marseillais.

Enfin, à l’extrémité sud-ouest de la Sardaigne, la région de Sulcis cultive en majorité le Carignan, Carignano en italien. Ce cépage, mal-aimé du sud de la France et d’Espagne, a été victime de rendements trop élevés et de fermentation sans grande attention. Il revient peu à peu dans les domaines et est apprécié pour sa rusticité et sa générosité lorsqu’il est cultivé avec attention à des rendements faibles. A Sulcis le Carignan s’est taillé une belle réputation et fait souvent partie des vins stars de l’ile dans la plupart des guides italiens. Le Carignano est issu de vieilles vignes conduites en gobelet à faible rendement. Les raisins sont gorgés de soleil, leur fermentation contrôlée et leur élevage souvent en barrique de chêne neuf français. Les vins sont d’une grande générosité avec des notes de prunes, cerises bien mûres, d’épices douces, de chocolat et de réglisse. Ils accompagnent parfaitement les viandes rouges grillées ou en sauce.

D’ailleurs, en repensant à ce fabuleux voyage, je dois remercier mon ami Claudio, qui a su accompagner chaque vin de ses commentaires avisés et d’une de ses excellentes recettes. Je me suis régalée de salade de poulpes, de tranches de poutargue, de calamars sautés, de crevettes et langoustines crues, de filets de dorade, d’un turbot à l’huile d’olive cuit à point mais aussi de barbecue, de pâtes sardes et de pizza croustillantes.
Mon fils me disait encore il y a quelques jours : « Maman, tu te souviens des vacances avec Claudio ? J’aimerais bien qu’il vienne pour nous préparer un barbecue. »